La Duchesse d'Uzès

 

La Duchesse d’Uzès, un grand personnage

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Une enfance fragile malgré la richesse

Anne de Rochechouart de Mortemart naît à Paris le 10 février 1847. Dès ses premiers jours, la vie ne lui fait pas de cadeau car elle naît très fragile. À l'époque, la médecine est imparfaite et son entourage est persuadé que ce bébé ne passera pas l'année. Mais Anne a déjà un tempérament de battante et elle survit contre toute attente.

Alors qu'elle est encore jeune, un drame familial la frappe avec la mort de sa mère. C’est à ce moment-là qu'elle se retrouve à la tête d’un héritage colossal. Cet argent ne vient pas de n'importe où : elle est l’arrière-petite-fille en ligne directe de la célèbre Barbe-Nicole Clicquot-Ponsardin, surnommée Veuve Clicquot. À seulement vingt ans, Anne est donc une héritière courtisée par tout le pays. Elle épouse le duc d’Uzès, un mariage prestigieux qui l'installe au sommet de la haute société.

Cependant, le destin bascule à nouveau. À l'âge de 31 ans, son mari meurt prématurément. À une époque où les femmes veuves sont censées se retirer du monde et porter le deuil de façon très sérieuse, Anne se retrouve seule avec quatre enfants en bas âge et une fortune à gérer. Au lieu de s'effondrer ou de laisser des hommes s'occuper de ses affaires, elle prend les commandes de sa vie et de son argent.

 

« Manuela » : l'art pour s'évader

Dans le monde de la haute aristocratie de la fin du XIXe siècle, une femme de son rang a des obligations très précises. Elle doit organiser des dîners mondains, paraître élégante dans les bals et s’occuper d’œuvres de charité. Le reste lui est interdit. Mais Anne a un besoin d'exprimer sa créativité, et elle choisit pour cela la sculpture.

C'est un choix presque scandaleux pour son milieu, car sculpter demande de la force physique, cela salit les mains avec de la terre ou du plâtre, et cela demande de côtoyer des modèles parfois dénudés, d’autant que les femmes dans cet art étaient peu considérées. Elle a elle-même écrit : « On admet difficilement qu’une femme du monde puisse avoir du talent ! Combien ont dit devant mes œuvres “Bah ! Ce n’est pas elle qui a fait cela, on sait comment travaillent les femmes du monde ! ça leur abîmerait les doigts“ ».

Pour contourner cette barrière sociale et éviter de couvrir son nom de famille de ridicule, elle décide d'utiliser un pseudonyme : Manuela. Sous cette fausse identité, elle travaille beaucoup, prend des cours avec les plus grands maîtres et passe des heures dans son atelier. Le talent est là. Elle réussit l'exploit d'être acceptée au Salon des artistes français, le rendez-vous artistique le plus prestigieux de l'époque. Les critiques saluent son travail sans savoir qu'un grand nom de la noblesse se cache derrière. Aujourd'hui encore, les visiteurs du Sacré-Cœur de Montmartre à Paris peuvent admirer sa grande statue de Saint Hubert, une preuve matérielle qu'elle était bien plus qu'une simple duchesse fortunée. De 1901 à 1903, puis de 1907 à sa mort en 1933, elle devient Présidente de l’Union des Femmes Peintres et Sculpteurs. Au-delà de la sculpture, elle touche également à la musique (notamment au piano), à la poésie, et à la littérature, mais ce sont bien ces sculptures qui sont le plus retenues quand on parle de son art. « Les arts m’ont beaucoup soutenue dans mes heures d’amertume. Dans mon atelier, les pouces dans la glaise et l’ébauchoir à la main, je ne pense à rien d’autre. » écrit-elle.

 

Des controverses politiques

Profondément attachée à ses racines familiales, la duchesse d’Uzès ne cache pas son mépris pour la Troisième République, qu'elle considère comme un régime instable et illégitime. Elle rêve secrètement de voir un roi remonter sur le trône de France.

À la fin des années 1880, la vie politique française est totalement bouleversée par l'apparition du général Boulanger. Ce militaire charismatique et populiste rassemble autour de lui tous les mécontents du régime, principalement des monarchistes, et fait peur à la République. Anne voit en lui l'instrument parfait pour renverser la République et préparer le terrain pour le retour de la monarchie. Pour donner toutes ses chances à ce projet de coup d'État, elle décide d'agir en coulisses. Elle ne se contente pas de mots d'encouragement, elle finance directement avec sa fortune personnelle la campagne de Boulanger, ce qui représente près de trois millions de francs de l'époque. C’est une somme absolument astronomique qui sert à financer les affiches, les journaux et les réunions politiques du général.

Malheureusement pour elle, l'ambition du général Boulanger n'est pas à la hauteur de son courage. Alors qu'il est à deux doigts de rentrer dans le palais de l'Élysée, le général panique face aux menaces d'arrestation du gouvernement. Il choisit de s'enfuir en Belgique, où il finira par se suicider quelques années plus tard sur la tombe de sa maîtresse. L'affaire est un échec total pour la Duchesse. Elle est interrogée par la police et subit les moqueries de la presse république. Elle perd son argent et ses illusions politiques, mais cet échec révèle une facette essentielle de son caractère, elle prend position et n’a pas peur de renverser les codes.

 

La pionnière de l’automobilecartes postales anciennes (3).jpg

C'est avec l’automobile que la Duchesse va définitivement entrer dans l'histoire populaire en s'emparant d'une invention qui commence tout juste à arriver. À cette époque, les automobiles sont perçues comme des machines pétaradantes et imprévisibles, et sont considérées comme un sport dangereux et exclusivement masculin. Les femmes y sont de simples passagères. Mais la Duchesse veut conduire elle-même.

En mai 1898, elle décide de passer l'examen officiel de l'époque, que l'on appelle le certificat de capacité. Elle réussit les épreuves sans difficulté et devient officiellement la toute première femme en France à obtenir le permis de conduire. Cet événement fait du bruit, mais ce n'est que le début de ses aventures sur la route.

Quelques mois plus tard, alors qu'elle se promène au volant de sa Delahaye type 1 dans les allées du bois de Boulogne à Paris, un gardien de la paix l'ordonne de s'arrêter. Le policier lui reproche de rouler beaucoup trop vite. Les relevés de l'époque indiquent qu'elle circulait à la vitesse de 15 km/h, alors que le règlement imposait une limite de 12 km/h. C'est ainsi qu'elle reçoit la toute première contravention pour excès de vitesse de l'histoire de l'automobile.

Sa passion pour les voitures ne s'arrête pas là. On lui attribue une excellente idée pratique pour améliorer la sécurité : agacée de devoir constamment tourner la tête pour vérifier si un autre véhicule tentait de la dépasser, elle demande à installer un petit miroir sur le côté de son pare-brise. Sans le savoir, elle vient d'inventer le principe du rétroviseur.

Des années plus tard, en 1926, elle constate avec colère que l'Automobile Club de France refuse toujours d'intégrer des femmes parmi ses membres. À l'âge honorable de 79 ans, elle décide de contourner le problème en créant sa propre structure qu’elle nomme avec audace l'Automobile Club féminin de France, dont elle prend la présidence pour prouver que les femmes ont toute leur place dans le monde de la mécanique.

 

Un féminisme concret

L’aspect le plus marquant de la vie de la Duchesse d’Uzès, c'est sans doute sa capacité à briser les barrières idéologiques pour faire avancer la cause des femmes. En tant que fervente catholique et royaliste, elle aurait dû détester les mouvements révolutionnaires. Pourtant, elle développe une amitié sincère et un respect mutuel pour Louise Michel, la grande figure anarchiste de la Commune de Paris. La Duchesse admire le courage de cette militante et n'hésite pas à utiliser son argent de manière très secrète pour aider les familles ouvrières en difficulté, allant jusqu'à payer les études de la fille d'un anarchiste qui avait été condamné à mort.

Sur le plan politique, elle comprend que les discours ne suffisent pas et qu'il faut changer les lois. Elle s'engage activement au sein de l'Union française pour le suffrage des femmes pour réclamer le droit de vote, même si elle ne le verra jamais de son vivant.

En revanche, son influence auprès des députés s'avère décisive pour une cause très concrète. En 1907, après des années de combat menés aux côtés d'autres militantes, une loi historique est votée en France. Cette loi permet enfin aux femmes mariées de disposer librement de leur propre salaire. Jusqu'à cette date, l'argent gagné par une femme appartenait légalement à son mari, qui pouvait le dépenser comme bon lui semblait. C'est une victoire majeure pour l’indépendance financière des femmes.

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, elle refuse de se mettre à l'abri à l'étranger malgré son âge avancé. Elle décide d'ouvrir les portes du magnifique château de Bonnelles pour le transformer en un hôpital militaire de campagne. Elle enfile alors la tenue d’infirmière et s'occupe personnellement des soldats blessés qui reviennent du front. Son dévouement pendant ces quatre années de conflit est si exemplaire que la Troisième République, ce régime qu'elle avait tant combattu dans sa jeunesse, décide de s'incliner devant elle en lui décernant la Légion d’honneur en 1919.

 

La vie au château de Bonnelles

C'est au château de Bonnelles que la Duchesse d'Uzès déploie toute sa passion pour la chasse. Après la mort de son époux en 1878, elle reprend seule la direction du Rallye Bonnelles, l'équipage de chasse à courre fondé par ce dernier.

Deux fois par semaine, d'octobre à avril, le château devient le point de ralliement d'un groupe composé de nobles européens couronnés, de figures de la haute noblesse, mais aussi de grands industriels, politiciens et artistes qui s'y pressent pour chasser le cerf dans la forêt de Rambouillet. Véritable femme d'action, la Duchesse mène ses troupes à cheval et ne manque aucune saison, devenant même la première femme lieutenant de louveterie en 1923.

Pourtant, sensible à la cause animale, elle milite au sein de la SPA, jusqu’à ce que cette passion pour la chasse à courre l’en fasse exclure.

 

Sa mort en 1933

La Duchesse d'Uzès meurt le 3 février 1933, à l'âge de 85 ans chez sa fille au château de Dampierre à Dampierre-en-Yvelines.

Elle est née sous une monarchie, au sein d'une société où les femmes de son rang n'étaient que des ornements de leur mari, et elle est morte au volant de sa voiture, sous une république moderne, après avoir aidé à émanciper financièrement les femmes.

À sa mort, le mobilier du château de Bonnelles est dispersé dès le mois de juillet, et la bibliothèque à l’automne. Le domaine est lui-même vendu et passé entre plusieurs mains. Après la Seconde Guerre mondiale, il abrite le Séminaire des Pères blancs, avant de devenir le « Collège-internat Charles de Foucault », créé en 1965 par Jean Sayad. Au début des années 90, le château est acquis par une société japonaise, mais il est laissé à l’abandon et se dégrade de manière importante. Il a fallu attendre 2017 pour que des travaux débutent afin de construire les 44 logements actuels, sous l’égide de la société « Histoire & Patrimoine ».

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De nombreux sites évoquent la duchesse, parmi ceux-ci :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Marie_Adrienne_Anne_Cl%C3%A9mentine_de_Rochechouart_de_Mortemart

http://www.duche-uzes.fr/fr/maison/histoire.php